Choses vécues, avec Fred Deux 4/8



IV- L'importance de l'art dans une vie Quand j’ai rencontré Fred Deux, en 1999, beaucoup de choses auraient pu nous tenir à distance. Fred Deux avait vécu dans un monde nocturne, aux visages diaphanes. Ma vie, à l’opposé, me situe du côté de l’action et de la vie non pas fantasmée mais incarnée, plus proche de l’univers solaire de Hélion que du sien. Fred se méfiait des leurres de la réalité, moi, j’estime celle-ci libératrice d’un monde intérieur qui, trop rabâché, enferme. Nous étions très différents. Mais c’est ce que Fred attendait de son marchand.


Et, au delà, nous rapprochait l’importance que nous accordions tous deux à l’art et aux mots pour réussir à vivre plus intensément et plus librement. C’est l’art qui m’a fait quitter les facilités de l’abstraction financière, où l’on peut être à l’aise sans rien connaître de la vie. Fred l’avait bien compris, me répétant souvent que j’étais plus proche des artistes que les autres.

Son génie du dessin et son besoin d’écrire lui ont permis de sortir de la misère de son enfance, encore plus culturelle que financière. Il avait ressenti un besoin existentiel de casser les murs qui l’entouraient, pas seulement ceux des sous-sols humides de la cave où sa famille vivait, sous une maison bourgeoise de Boulogne, mais surtout ceux d’une imperméabilité au monde autant qu’à soi, de l’isolement et du vide quand la parole et le questionnement sont absents dans un monde étouffant et mort. Pour Fred Deux, le monde des véritables prolétaires était moins celui de la pauvreté que celui de l’absence de pensées.


Le mur qui l’a emprisonné est devenu le mur protecteur de l’intérieur étonnamment bourgeois qu’il a construit avec Cécile.


Durant ses années à la galerie, surtout depuis 2002, la qualité de notre collaboration, professionnelle, amicale et affectueuse, a peut-être contribué à sa plus grande ouverture au monde extérieur, à travers les couleurs pour mieux capter la beauté de la vie.


Je garde de Fred Deux le souvenir d’un vrai résistant. Début 2012, après une très grave chute dans son escalier, un neurologue de l’hôpital de Châteauroux où il avait d’abord été soigné sans que l’on diagnostique son hématome, avait voulu lui faire passer un test psychologique. « Qu’est-ce que c’est, lui demande-t-il, en montrant son nez » ? Fred entrouvre les yeux pour finalement répondre « un pied ». « Et qui est à côté de moi » ? Même regard hagard. C’était Cécile, son épouse. Il bredouille : « Un homme ». Grande inquiétude de Cécile et, me dit-elle, apparente satisfaction du neurologue dont le diagnostic, fondé sur l’âge de Fred, lui paraît confirmé. Le médecin s’éloigne, Fred réouvre les yeux, cette fois grands : « il me prend pour un con! ».


Quelques semaines plus tard, le lendemain de sa dangereuse opération au cerveau, il se lève et s’approche d’un homme de ménage dans le couloir, lui tend la main, le regard intense. Je me rappelle son interlocuteur qui me demande timidement, d’un signe, l’autorisation d’enlever ses gants en plastique. Fred était bien resté lui-même. J’ai su qu’il était sauvé.



A.M.



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